Dimanche 14 Mars 2010
Feuilleton : TdF Randonneur
       

 

 

1ère semaine - Les Alpes - La Grande Bleue - Les Pyrénées - Cap au Nord - Paris en vue

dans

 

C’est au lendemain du mémorable BRA[1] de 1973 que le projet naquit.

Ce soir-là, en effet, les deux amis, après s’être à nouveau violenté le muscle sur les rugosités du chemin de la Bérarde, avaient trouvé refuge aux Deux-Alpes. Pour le plus vieux des compagnons ce retour sur l’alpage correspondait à une sorte de pèlerinage, une manière de revanche Quelque trente mois auparavant, ces pentes qui s’estompaient dans le crépuscule naissant lui avaient été fatales. Ils les avaient quittées à l’horizontale[2], il les retrouvait à la verticale et cette seule modification dans sa propre géométrie lui procurait une indescriptible satisfaction qui, l’instant d’après, se traduisit par moult libations.A l’heure du dessert, lorsque l’omelette norvégienne succéda au bleu de Bresse, les deux compères se perdirent en souvenirs, en anecdotes et, plus grave encore, en projets. Il est d’ailleurs curieux de constater combien le confort d’un chalet de montagne ou encore celui d’une chaumière de campagne peut être propice à l’éclosion des projets les plus audacieux.

 

 
 

 

-   Le Tour « Randonneur », jamais t’y as pensé ?
-   ....

Le cadet du duo n’est pas d’une nature particulièrement volubile, mais sa moue était néanmoins significative. Son vis-à-vis, par contre, se laissait emporter par son tempérament. Irréductible de la randonnée au long cours, il évoquait avec passion l’épopée de Patrick PLAINE, un héros de la ronde infernale dont le récit l’avait tenu en haleine des soirées durant. Il se remémorait aussi les exaltantes péripéties vécues l’année d’avant par Jean RICHARD, personnage insolite, certes, mais au demeurant parfaitement crédible et pour lequel il nourrissait une certaine admiration (limitée, soit dit en passant, au seul domaine de l’exploit athlétique).

-   Si on tentait le coup môme ? Mais attention, sans se déglinguer la couenne, en placides, en pépères.  D’ailleurs, perd pas de vue mon gamin que t’emmènerais un patriarche, qui n’a pas du tout l’intention de répandre ses tripes sur l’asphalte ni de rentrer fripé de l’expédition.Et comme pour conclure officiellement leur tacite contrat, ils y allèrent d’une généreuse lampée de génépi.

 -         On peut essayer. Qu’est ce qu’on risque ? On a un mois pour le faire.

 -      Un mois c’est trop. Avec trois semaines ça doit suffire ! Banco ?

-      Banco ! ...

L’hiver se passa sans que le projet fut à nouveau évoqué. Un objectif moins lointain motivait les deux hommes : la Flèche Vélocio[3]. Les modestes satisfactions qu’ils en tirèrent les contraignirent à reporter leurs ambitions sur le Tour dont, en fait, il ne restait plus qu’à fixer la date de départ, prévoir celle d’arrivée, déterminer le sens de rotation et régler une foule de petits détails dont la particularité était de se multiplier à mesure qu’approchait le jour J. Un soir de mai, les deux candidats à la Grande Boucle tinrent table ronde et conseil restreint à seule fin d’arrêter les ultimes dispositions de l’aventure. Leur date d’envolée était subordonnée à un triple impératif : les obligations professionnelles, les ressources hôtelières et… le solstice d’été. Il importait, en effet, d’être libre à la même époque, c’était évident, de l’être bien avant le rush vacancier et, si possible, aux alentours de la Saint Jean, là où les journées sont les plus longues. Un examen complet de la situation leur permit de constater que la conjoncture se présentait favorablement dès le 23 juin de l’an de grâce 1974.

 

-         C’est un dimanche, ça pourrait coller môme ?
-         Au poil !

Et il fut fait comme il avait été dit en ce qui concerne la date de départ. Pour celle de retour il suffisait d’ajouter 23 journées supplémentaires, « l’ancien » ayant à reprendre ses activités au terme de ce laps de temps. Il s’avérait donc indispensable de regagner la capitale dans la soirée du 15 juillet, au plus tard. Quant à la rotation, il fut admis qu’elle s’effectuerait dans le sens des aiguilles d’une montre, l’aîné se refusant à conclure par le Nord, tant demeurait vivace et mauvais le souvenir de toute une jeunesse qu’il y avait passée – sacrée mémoire le vieux – et son cadet n’ayant sur le sujet aucune objection à présenter.

Restait à résoudre le côté technique de l’opération. Coquelicot serait chargé de la préparation minutieuse de l’itinéraire, du découpage prévisionnel des étapes, des formalités d’engagement, etc.… Autant de tâches qui délesteraient Fleur d’Oranger, à telle enseigne qu’il ne resterait plus à ce dernier que le souci de sa préparation physique, un détail néanmoins essentiel dans le cadre d’un affrontement opposant le quadragénat à l’adolescence… consommée.

Pour des motifs pratiques, il fut décidé que les vélos seraient « chaussés » de pneus, plutôt que de boyaux et, par sagesse, équipés d’une gamme de braquets à faire sourire un facteur des Comminges. Le bagage, quant à lui, se réduirait à un strict plus que minimum : quelques effets de rechange, l’indispensable K-Way, un mini-nécessaire de réparation et les classiques objets de toilette, encore que le sac de guidon de Coquelicot recèlerait l’unique rasoir à piles de l’équipe, tandis que celui de Fleur d’Oranger s’enrichirait de la savonnette tous usages ! A noter que les deux pèlerins pédalants s’interrogèrent longuement sur l’utilité de disposer (chacun) d’une brosse à dents personnelle ! Les cartes routières posant un important problème de poids et d’encombrement, Coquelicot le résolut en proposant de n’emporter que les seuls « plis » nécessaires à la randonnée. Dans le même ordre d’idées, il suggéra à son collègue, détenteur du guide fédéral, de se débarrasser des pages inutiles.

Ce qui réduisit considérablement l’importance de l’ouvrage…

Quatre heures du matin reste l’instant idéal pour le lancement d ‘une randonnée de grands chemins. Les noctambules, en effet, en sont à s’offrir « at home » leur première tournée de bicarbonate et les dévotes préparatrices de vin de messe n’ont pas encore mis le cap sur la sacristie de garde. C’est le grand moment de la grande solitude, la minute choisie par les deux « roule-toujours » pour disparaître dans la brume blafarde du petit jour.

Au barrage de Pierrefitte la prime aurore révéla un ciel gris.

-   Ça va se lever, clama optimiste Fleur d’Oranger.

- Ça va sûrement se lever, renchérit Coquelicot, péremptoire.

Et, en effet, cela se leva mais en bien mauvaise compagnie, celle d’un vent qui s’opposa à leur progression vingt et un jours durant, ne daignant leur faire complice escorte qu’à l’occasion de la dernière centaine de kilomètres, celle qui les mena de Rouen à Paris.

À l’entame de leur chevauchée il en aurait fallu davantage pour porter atteinte au solide moral du tandem. D’une manière générale, d’ailleurs, les premières encablures d’un raid cycliste sont toujours menées dans l’allégresse. Le coup de pédale est léger, la mécanique tourne rond et l’obstacle s’escamote délicieusement sous la poussée d’un paturon nerveux. Et puis les deux postulants s’étaient mutuellement conditionnés. Ils n’ignoraient pas que l’entreprise réclamait une volonté d’acier trempé, un tempérament de « Flahutte » et une santé insolente. Ils savaient que pendant trois semaines il leur serait interdit d’être victimes de la plus petite indisposition et surtout d’en faire part. « En chier mais fermer sa gueule », telle était la devise, réaliste au demeurant, de ces Davy Crockett pédalants qui se devaient également de n’avoir jamais, ni faim ni froid ni peur (à la vérité ils eurent tout cela et parfois en même temps).

L’équipage cependant présentait son côté insolite, lequel résidait dans une opposition morphologique. Le plus jeune, de petite taille, la fesse près du mollet, pédalait en surplomb du sac de guidon dans une attitude chère aux stayers. L’autre, par contre, sorte d’échassier à buste court, pourfendait la bise le front à la perpendiculaire des manettes de dérailleurs. Un point leur était commun, ils portaient lunettes avec tous les inconvénients que cela présente pour les cyclistes. Ces divergences anatomiques n’ont, en fait, que peu d’importance dans la composition d’une équipe. L’essentiel est que puisse s’établir et demeurer – surtout demeurer – une harmonie parfaite entre les composants et ceci en dépit de la fatigue, des baisses de régime, des inévitables déceptions et de la précarité d’une existence qui s’apparente parfois, assez désagréablement, à celles de nomades. L’expérience a d’ailleurs prouvé que, dans ce genre d’exercice, le climat psychologique prévalait largement l’homogénéité athlétique. Et à cet égard, il faut bien reconnaître une certaine témérité et un indiscutable courage à ce petit Coquelicot pour avoir signé un contrat qui le liait implicitement, trois semaines durant, à cette Fleur d’Oranger dont l’agressivité caractérielle est, depuis des lustres, légendaire. La vérité oblige à écrire que jamais, tout au long de leur périple, cette légende ne fut confirmée…

À ce stade du récit il serait peut-être bon de préciser que Coquelicot devait son sobriquet – car c’en était un – au port quasi-quotidien d’une chemisette dont le coloris et la fraicheur rappelaient étrangement cette fragile fleur des champs. Fleur d’Oranger, que l’on se rassure, n’avait pas obtenu le sien en couronnement d’un quelconque prix de vertu mais plus simplement parce qu’il arborait tunique aux couleurs de la Maison de Hollande (précisons pour la bonne règle que la fleur d’oranger est blanche, mais l’intéressé n’a jamais rien entendu à la botanique pas plus, d’ailleurs, qu’à l’Histoire). 

C’est au sortir de BOULOGNE-SUR-MER (km 240) que les choses devinrent sérieuses, les pourcentages se faisant infiniment plus sévères et l’alizé ayant cédé la place à la bourrasque. En provenance de l’Angleterre (qui depuis WADLEY[4] ne nous a jamais rien envoyé de bien fameux) arrivaient des nuages si lourds que force leur était de rouler au ras du sol, s’écrasant tour à tour sur la proue de ces modernes corsaires de la route qui commençaient à sérieusement baisser pavillon . Dans la côte de MARQUISE rien, contrairement à ce que pourrait laisser penser un vieux refrain populaire, n’allait très bien.

Mais c’est dans celle de GRAVELINES que le désastre se consomma. Encore que Coquelicot parvint honorablement à son sommet. Pour Fleur d’Oranger il en était tout autrement. Arc-bouté sur sa machine, le longiligne ramait péniblement, puisant dans le tréfonds de ses ressources pour éviter le naufrage. Au mépris de toute dignité il avait passé le plateau de montagne et colimaçonnait sur un dérisoire 32 x 20 !… Une telle déroute survenant au terme d’une première étape sape le moral et meurtrit le muscle. Le soir à DUNKERQUE (km 314), atteinte au crépuscule, le climat n’était pas particulièrement euphorique.

Qui ne s’en serait douté ?

 
Le Nord n’est jamais décevant pour ceux qui s’y hasardent pleinement conscients de son indigence en matière de potentiel touristique. On sait d’évidence que c’est « tartouze » et on n’est pas déçu que ça le soit. Et si pour un héros de Paris-Roubaix le Nord est enfer, pour un (cyclotouriste) candidat au Tour de France il reste seulement une sorte de purgatoire préludant un paradis relatif. Ainsi, curieusement, ce département baisse de calories à mesure que la saison prend du degré. Au fond, la traversée du Nord, ça n’est jamais qu’un mauvais moment à passer, mais un moment désespérément long pour les rétines qui n’ont à s’offrir que les mornes berges de ses canaux rectilignes ; pour les sinus, aussi, désagréablement chatouillés par le parfum grisant des pulpes de betteraves et encore, et surtout, pour la région du bas rein soumise, des kilomètres durant, à l’insupportable supplice du tape-cul. L’acrobatique et cahotante traversée de LILLE (km 393) paracheva l’œuvre destructrice des voies médiévales, contraignant ainsi leurs victimes à prestement recourir au Nestosyl – qui reste au mal de fesses ce que l’aspirine est au mal de tête, à cette différence près qu’il ne se consomme pas de la même manière. Ces prévenances cutanées permirent aux marathoniens d’atteindre dans la position du pédaleur assis le plein Est de l’Hexagone dont chacun sait qu’il commence là où le français cesse d’être parlé dans une langue compréhensible, où il est substitué à celle davantage usitée de l’autre côté du Rhin.

Cette jonction des deux points cardinaux ne s’était guère opérée dans la facilité. Le vent, que Coquelicot, excellent pédaleur mais médiocre météorologue, prévoyait systématiquement favorable pour les quarante-huit heures à venir, ne l’était en fait que pour ceux qui tournaient dans le sens inverse au leur. Fleur d’Oranger, pour sa part, paraissait avoir d’infinies difficultés à vaincre cette résistance invisible mais, hélas omniprésente. Mal à l’aise dans l’air en mouvement, il ne l’était pas moins dans le mouvement du relief. Chaque repli de terrain le condamnait à quitter le sillage de Coquelicot qu’il avait, depuis longtemps déjà, renoncé à relayer. Au vrai, le vétéran payait l’excès de prodigalité présomptueusement consenti dans la bataille du Nord. Force lui fut donc d’admettre ses faiblesses et de reconnaître ses erreurs. Et celle d’avoir voulu ignorer l’implacable loi de l’érosion des corps n’était pas la moindre. Caracolant à l’avant, indifférent aux tourments de son aîné – et il l’était de dix-huit années – Coquelicot ne s’en comportait pas moins en équipier modèle, repérant les lieux de contrôles, vérifiant la direction à emprunter et sacrifiant aux menues tâches dont pouvait être déchargé son partenaire.

Ainsi entre Vosges et Rhin, le duo poursuivait inlassablement son périple dans une atmosphère étouffante. La plaine d’Alsace, en effet, couvait l’orage, et de fulgurants éclairs reliaient les tours du Haut-Koenigsbourg aux flèches de Sainte-Odile. Seul l’ininterrompu vrombissement des diesels couvrait le sourd grondement du tonnerre. Et à SELESTAT (km 939) tandis que les pieuses Alsaciennes trempaient le buis séché dans l’eau bénite, les deux compères,  trempaient leurs lèvres desséchées dans une cervoise brune, fraîche et mousseuse : la 77ème depuis Paris…

… C’est du moins ce que voulait faire croire Fleur d’Oranger !

Promu dès le départ maître-navigateur, Coquelicot s’acquittait de sa tâche avec conscience et minutie. Un fragment de carte Michelin bien posé sous le rhodoïd du sac de guidon lui permettait non seulement de « faire » régulièrement – ou irrégulièrement – la borne départementale à son coéquipier (une vieille tradition de cyclards[5]) chaque fois qu’il s’en présentait une – et il s’en présenta près de soixante – mais également de calculer la position du tandem à mesure que celui-ci avançait dans le temps et dans l’espace. 

 - On vient de passer le cap du premier millier de kilomètres ! clama-t-il rayonnant peu avant MULHOUSE

 
Mais le simple fait qu’il en restait encore quelque quatre mille à absorber suffit à maintenir son aîné à l’abri d’un enthousiasme qui se voulait cependant communicatif.
A force d’avoir le nez au ras de la potence, Coquelicot s’aperçut que son sac de guidon se ferait prochainement la valise s’il ne consentait à faire poser quelques points de soudure au dispositif - de sa conception – qui soutenait son unique bagage. La réparation terminée, notre héros constata alors que sa cuvette fixe nourrissait elle aussi quelques désirs d’évasion – séquelles d’un récent Paris-Roubaix – et, qu’en la circonstance, une visite chez un spécialiste s’imposait.
BESANCON (km 1157) se dessinant dans le lointain, les deux hommes se souvinrent soudain que DE GRIBALDY demeurait un vélociste réputé[6].
Ils y firent halte.

 
Lorsqu’ils reprirent la route, le soir tombait. La pluie aussi… Ces arrêts intempestifs s’étaient chiffrés à une bonne paire d’heures et il leur fallait à tout prix rattraper le temps perdu. Ils s’engagèrent donc résolument dans la vallée de la Loue avant d’escalader une interminable rampe dont la descente qui lui succédait devait les mener jusqu’aux faubourgs de PONTARLIER (km 1216).
A l’inverse du Tour des professionnels, nul service d’ordre ne protège l’arrivée des concurrents du Tour « Randonneur » aux villes-étapes, surtout lorsque ceux-ci s’y présentent à une heure tardive. Exceptionnellement cependant, deux représentants de la maréchaussée avaient été dépêchés par on ne sait quel mystérieux organisateur pour accueillir aux portes de la ville, et avec cette chaleur si particulière à leur état, les Cristoliens[7] transis. L’un était brigadier, l’autre était… ivre.
- Vous avez des papiers ?
 
A cette question pour le moins originale succéda la présentation des documents demandés. Le hasard voulut qu’ils soient en règle.
 
- Mais vous n’avez qu’un éclairage pour deux, s’empressa de faire remarquer – comme pour prouver qu’il n’y voyait pas encore double – celui dont on pouvait supposer qu’il faisait plus forte consommation de vin d’Arbois que d’eau de Contrexéville.
- C’est mieux que rien, rétorqua Fleur d’Oranger avec son amabilité coutumière.
- Peut-être. Mais faut pas rouler comme ça, faut marcher à pied.
- Et jusqu’où ? poursuivit le longiligne.
- Jusqu’où ? … Ben d’abord où vous allez ?
- A Pontarlier, à la recherche d’un hôtel… et il est 22h. C’est peut-être plus le moment de faire du tourisme. Feriez mieux de nous emmener dans le centre, ça serait toujours ça de gagné 
 
En Franche-Comté, les suggestions – admettons que c’en était une - sont des ordres, et à l’issue d’un court conciliabule les deux pandores prirent la sage décision d’escorter les « délinquants » à grands coups d’avertisseurs lumineux jusqu’à l’hôtel le plus proche où, comble de délicatesse, ils leur réservèrent une chambre !
 
A 22h15 le quatuor éclusait une ultime bibine. A 22h20 Coquelicot et Fleur d’Oranger émigraient vers une hostellerie de leur choix. Il leur aurait été insupportable d’avoir à témoigner un sentiment de reconnaissance envers la maréchaussée…
A l’orée de la sixième étape, le ciel était aussi maussade que la trogne des deux pédaleurs progressant frileusement vers le tout proche Jura. Après MOREZ (km 1278), la route s’élevait progressivement en direction du plateau des ROUSSES, réclamant un effort soutenu qui leur permit d’échapper à un engourdissement désagréablement envahissant. L’anorak battu par la pluie et gonflé par le vent, il leur fallut souquer dur pour gagner un morceau de route qui présentait le triple avantage d’être abrité, descendant et jalonné d’auberges accueillantes. Ils avisèrent l’une d’elles et s’y engouffrèrent tels des moines dans un pensionnat de jeunes filles. Le repas fut calme, Coquelicot claquait des dents et Fleur d’Oranger des rotules. Leurs membres tremblaient comme ceux de ces malheureux octogénaires atteints de quelque maladie de Parkinson. Et, bien que s’agissant seulement, de l’eau libérée par leur équipement, une énorme mare s’étalait sous leurs pieds, ajoutant encore à la sénilité du spectacle. Sitôt le café, commandé fort et bouillant, ils se laissèrent dégouliner vers BELLEGARDE (km 1341).
La pluie avait cessé mais les lointains obscurs laissaient présager une nouvelle offensive. Celle-ci se déclencha sitôt le passage du Rhône, violente et subite. Des tonnes d’eau s’abattirent alors sur la route la confondant avec le fleuve. À telle enseigne que Coquelicot, toujours mal à l’aise dans l’élément liquide[8], s’inquiétait de savoir s’il n’avait pas été précipité dans le lit du cours d’eau.
- C’est un orage, ça va pas durer, beuglait Fleur d’Oranger à son malheureux coéquipier.
En fait, le festival céleste dura trois tours d’horloge ; trois heures durant lesquelles il leur fallut naviguer sur une route si inondée que les dents du grand plateau baignaient dans le bouillon écumant. Au plus fort du déluge, alors que seuls les « routiers » - autre sorte d’irréductibles – restaient encore en piste (la classe « touriste » y avait renoncé depuis longtemps, occupant en guise de tribune le bas-côté de la route), au plus fort du déluge, donc, Fleur d’Oranger se déchaîna soudain, libérant dans un combat singulier et gratuit le fond de ses réserves, comme pour se donner l’illusion de pouvoir maîtriser les éléments encore plus déchaînés qu’il ne l’était lui-même. Dans cet immense bénitier il se débattait tel un diable, entraînant dans son sillage un Coquelicot pantelant, ployant sous sa corolle gorgée d’eau et maculée de boue. La pluie leur arrivait du dessus, par trombes incessantes, du dessous, violemment projetée par les « bahuts ». Elle leur pénétrait par le cou, s’épanouissait au niveau des reins avant d’opérer la jonction avec les vagues montantes issues des membres inférieurs. De sec, il ne leur restait plus un traître centimètre carré. De chaud, il leur restait le cœur.
Au sortir d’ANNEMASSE (km 1382) Dame Nature consentit une courte trêve. En vue d’EVIAN – terre d’eau par définition – elle rompit quelques nouvelles vannes au grand dam de Coquelicot, conscient des dangers que sa petite taille lui faisait encourir parmi ces immenses étendues d’eau. Un grand, ça émerge toujours un peu. Mais un petit… La situation était d’autant plus dramatique que la myopie dont il est atteint lui interdisait de quitter ses légendaires lunettes, au risque de ne pouvoir faire le distinguo entre une carmélite et un pingouin. Ce handicap supplémentaire – tant redouté des bicyclistes bigleux – ne faisait qu’ajouter à sa détresse. Par prudence, son camarade de route l’invita à prendre la tête du mini-monôme à seule fin qu’il ne sombrât dans les eaux profondes du lac, désormais tout proche. Et il s’en fallut de peu que l’incident se produisit, après qu’un « kolossal » semi-remorque eut soulevé un mascaret tel que le lutin de la plaine fut littéralement soufflé, balayé, éjecté par le gigantesque geyser sauvagement projeté par ce (vrai) géant de la route.
Le soir à THONON (km 1435) la chambre du petit hôtel où ils décidèrent d’abriter leurs pauvres carcasses détrempées, ressemblait davantage à l’antre d’un fripier juif qu’à un dortoir de couventines. Chemisettes, maillots, cuissards, décoraient harmonieusement tantôt un dossier de chaise, tantôt une espagnolette ou bien encore une poignée de porte. C’était l’heure du goutte-à-goutte et sur le lit, tristes et délavées, s’étalaient les cartes Michelin tandis qu’une demi-douzaine de serpillières épongeaient au sol les quelques décilitres d’eau libérés par les sacoches.
Décidément cette grande vadrouille se transformait en énorme patauge.
 

 
Régulièrement le premier hors du lit, Fleur d’Oranger se précipita vers la fenêtre. Sa moue éloquente évita à Coquelicot de poser la moindre question relative à l’aspect extérieur de la situation.
Une rapide inspection du décorum permit au « grand » de constater, preuves en main, que des vêtements secs, ça ne serait pas pour le jour même.
- Tout est encore vachement trempé, laissa-t-il tomber, désabusé.
- Ca sèchera sur nous, rétorqua avec logique Coquelicot, toujours au chaud soous les toiles, essayant, en vain, de se faire convaincant.
- Tu parles ! Si tu filais une mirette côté jardin, tu réviserais ton jugement.
Sur le coup de 7h30, il leur fallut enfourcher les montures. L’humidité les pénétrait désagréablement. La selle collait au collant, le collant collait aux fesses, tout ce qui était visible était buriné et la « pomme d’Adam » de Coquelicot gagnait en proéminence, apportant ainsi la preuve que celui-ci avait largement atteint son poids de forme. La perspective de quelque 200 kilomètres à parcourir dans des conditions que les plus optimistes auraient préjugées mauvaises, ne les incitait guère à la combativité. D’autant qu’il leur fallait entrer de plein front dans les Alpes et conclure par le col du Télégraphe.
La pluie les épargna néanmoins jusqu’au pied du col des Gets (1163m) gravi dans la brume et dans le froid. Elle s’était, hélas, hissée en son sommet pour leur tendre embuscade et se mit alors à frapper si violemment qu’on aurait pu la croire mêlée de grêle. La plongée sur TANINGES (km 1481) s’avéra un exercice aussi périlleux que le fut celui de la descente de la Croix de Fer dans le B.R.A 1973. Toute une pierraille jonchait le sol recouvert d’un épais tapis de glaise tandis que des arbres, gisant ça et là en travers de la route, contraignaient ces cyclomen au masque de boue, à dangereusement slalomer sur cette piste improvisée. Il leur fallait à la fois serrer les dents et les freins – le reste se serrait sans qu’ils aient à l’ordonner à leur système moteur – encore que cette parfaite coordination n’assurait à la conduite de leur trajectoire qu’une efficacité relative. Les bataillons de cantonniers montant à l’assaut de la jachère considérèrent leurs évolutions avec stupeur et inquiétude.  Ils les supposaient probablement plein d’audace et de témérité, parfaitement maîtres de leurs nerfs. Alors qu’en réalité, ils ne l’étaient même plus de leur frêle esquif.
Le calme revint cependant peu avant SALLANCHES (km 1507). Un anémique soleil fit mine de percer le rideau de pluie, et durant un court instant les deux touristes-routiers crurent qu’un arc-en-ciel leur offrirait sa voûte triomphale, comme ce soir d’Août 1964 Phébus l’avait offert à leur ami Jan Janssen. Tout ne fut qu’illusions, l’arc-en-ciel, le triomphe, l’accalmie. Dans la montée vers COMBLOUX la nature se refit contestataire, ventilant le sommet avec une rare sauvagerie. MEGÈVE, ralliée à petites pédalées saccadées, se fit terriblement tentatrice avec ses inépuisables ressources hôtelières. Il était l’heure de déjeuner et, à cet égard, le seul embarras que l’on pouvait éprouver était celui du choix.
L’œil de Coquelicot, bien que gorgé de pluie, se porta sur un établissement spacieux dont les tarifs, au demeurant, semblaient parfaitement compatibles avec leurs ressources financières – en ces hauts lieux on se doit d’être prudent sur le sujet.
- Pas question de casser la graine ici, murmura Fleur d’Oranger entre deux râles et un claquement de mâchoires. « Faire » la descente après manger, c’est un coup à caner dans le premier virolo. Faut profiter qui vase plus pour se laisser glisser dans la vallée.
Docile – il l’est par définition – Coquelicot jeta un regard mélancolique sur l’alléchant menu puis se précipita, lui aussi, vers des lieux plus hospitaliers, météorologiquement parlant. Ils stoppèrent à ALBERTVILLE (km 1563) et réfugièrent leurs tristes anatomies dans un des restaurants de la ville plus en rapport avec leur niveau social.
- C’est le troisième repas consécutif qu’on prend avec des fringues trempées. Si ça continue, on va sentir le moisi mon pauvre Coquelicot.
- Avec le vent qu’il fait, ça m ‘étonnerait quand même …
 Après quoi ils s’empiffrèrent …
Soudain un rayon de soleil traversa la salle de l’auberge comme un trait. « Feu de paille » pensa Coquelicot, « chauffe-bain » songea Fleur d’Oranger. Ils se précipitèrent, néanmoins, sur le trottoir et constatèrent que le ciel avait enfin déchiré son crêpe, laissant ainsi entrevoir l’azur des couches supérieures.
- C’est l’éclaircie de midi, s’exclama le doyen, faut en profiter !
Et après avoir satisfait aux formalités de contrôle… et de règlement – celui de leurs additions – ils enfourchèrent prestement leur machine.
En quelques heures la situation s’était considérablement modifiée. La pluie incessante du matin avait pris un caractère épisodique. Elle réapparaissait régulièrement, à raison d’une vingtaine de minutes toutes les heures. C’était si merveilleusement réparti qu’il était inutile de songer à quitter l’anorak.
À SAINT-MICHEL-DE-MAURIENNE, elle cessa une nouvelle fois et chacun crut que ce fut à titre définitif, tant le ciel était dégagé. Le col du Télégraphe (1570 m), fumant de brouillard, présentait ses premiers lacets. Coquelicot les négocia dans un style prometteur qui contrastait singulièrement avec l’allure cahotante de son coéquipier. Bientôt il disparut parmi les sapins. Ce fut le premier mouvement d’un concerto qu’il prolongea plus de dix jours durant.
Tempêtant contre un fumeron qui se refusait à lui rendre les services d’antan, le « grand » rallia VALLOIRE (km 1645) passablement éprouvé, glacé jusqu’à l’os par une ultime giboulée qui l’avait cueilli au moment de basculer dans la descente. Il gagna sa chambre avec difficulté, buttant dans chacune des marches de l’étroit escalier qui y conduisait. Il ne dut d’y parvenir qu’aux vigoureuses poussées exercées au niveau de la sous-ceinture par son jeune accompagnateur.
Ce soir là, le poids des ans se fit plus lourd encore.
  

 L’horloge de la petite église VALLOIRE marquait tout juste 7h et le thermomètre 2°C lorsque les « montagnards » quittèrent leur hôtel dont le porche s’ouvrait sur la route du Galibier baignée, ô stupeur, de soleil. Fleur d’Oranger, déjà ravi par ce revirement céleste, constata non sans satisfaction qu’il ne trainait nulle séquelle consécutive à l’étape précédente mais, qu’en revanche, Coquelicot semblait connaître un départ laborieux. Force lui fut toutefois de réviser son jugement bien avant le replat de Plan Lachat, ses muscles s’étant faits douloureux et son partenaire s’étant fait la belle une nouvelle fois… Il le retrouva en haut du col, au pied même du monument élevé à la gloire de Henri DESGRANGE – en quelque sorte leur père spirituel – admirant ce que le Tour leur offrit de plus merveilleux tout au long de ses 5000 kilomètres : mille sommets coiffés de blanc par la neige de la nuit. Le spectacle valait qu’on lui consacrât quelques minutes. Ils les lui accordèrent bien volontiers, s’attardant plus que de raison – le froid était particulièrement vif – sur ce toit du Tour culminant à 2556m. L’instant d’après, la prunelle encore dilatée par la grandeur du site, ils se laissèrent emporter vers BRIANÇON (km 1698), seuil du « terrible Izoard ».

Ils en attaquèrent les premières pentes vers 11 heures sous un soleil bienfaisant et alors que 21km les séparaient du sommet (2361 m). Le scénario fut identique à celui qui s’était déroulé quelques heures auparavant dans le Galibier : Coquelicot se volatilisa dès la fin de la cinquième minute, laissant Fleur d’Oranger se débattre avec son second souffle et sa dixième vitesse[9]. C’était d’ailleurs parfaitement conforme aux lois qui régissent les randonnées de haute montagne, le plus fort se devant d’attendre le plus faible, exclusivement au sommet du col et de préférence devant une consommation fraiche dont le financement est supporté par le dernier arrivant .

Fleur d’Oranger moulina donc son 32 x 22 avec philosophie, en songeant qu’à pareille heure ses camarades de club – on était dimanche – poussaient de monstrueux 52 x 14 sur le circuit de Pontcarré. Il parvint ainsi, cahin-caha, au faîte de l’obstacle, le front humide, mais de sueur cette fois, pour constater que Coquelicot observait scrupuleusement la sacro-sainte règle des sommets. Il s’abreuvait généreusement dans l’antre immortalisée par Napoléon, cet autre randonneur d’une époque déjà lointaine. Sans s’accorder davantage de répit, le tandem regroupé dévala prudemment vers la Casse Déserte, s’inclinant au passage sur le mémorial Fausto COPPI, avant d’atteindre, par les gorges du Guil, la coquette bourgade de GUILLESTRE (km 1755).

Le col de Vars, tant redouté de ceux qui l’affrontent soit par le versant nord, soit par la face sud, débute dès la sortie du pays, s’étageant en longs et durs lacets au flanc de la montagne. Il permet de découvrir un panorama magnifique et d’y transpirer abondamment si l’ascension s’effectue en pleine journée, alors que le soleil n’a pas encore entamé sa courbe descendante. C’était le cas, en ce bel après-midi du dernier jour de juin, pour nos deux chevaliers-errants qui commençaient leur grimpée à l’heure même où les faneurs terminaient leur sieste.

Pour Coquelicot, l’exercice se résuma à une aimable formalité. Il faisait preuve de cette aisance arrogante toujours insupportable à ceux qui ne connaissent pas un tel état de grâce. Fleur d’Oranger était de ceux-là, qui parvenait difficilement à maîtriser ce dernier volet de la trilogie alpestre. Le mollet alourdi par le Galibier et l’Izoard, il éprouvait maintes difficultés à trainer un développement que n’aurait pas désapprouvé quelque asthmatique chronique. Au hasard des lacets il retrouvait Coquelicot, tantôt assis au pied d’un conifère, tantôt allongé sur un parapet de pierre bordant le ravin et, secrètement, il enviait sa situation.

Après SAINTE-MARIE-DE-VARS, l’échassier tira un peu plus sur sa manette de dérailleur. Peine perdue, elle était en bout de course. Lui aussi par la même occasion… Alors il se dressa sur les pédales, négociant à l’arraché les quatre kilomètres qu’il restait à couvrir. Coquelicot suivit la scène avec inquiétude… avant de s’envoler vers la stèle terminale du col où, en attendant l’arrivée de son suivant, il eut tout loisir de tenir conférence de presse parmi quelques touristes étrangers.

La descente vers BARCELONNETTE, rapide en son début puis aimablement inclinée par la suite, permit aux deux amis d’échanger quelques impressions. Le tableau de marche de Coquelicot prévoyait que COLMARS serait le terme de cette 8ème étape, ce qui entendait, non seulement d’avoir à couvrir une quarantaine de kilomètres supplémentaires, mais encore de franchir le col d’Allos (2250 m) qui n’est pas particulièrement une plaisanterie, surtout lorsqu’il se présente à la suite des trois gadgets précédemment énumérés. La perspective de ce lointain final, eu égard à l’état de fraicheur de son collègue, effraya Coquelicot qui suggéra d’écourter l’étape et de stopper à BARCELONNETTE (km 1804).

Ainsi qu’il fallait s’y attendre, le « grand » ergota :

- On va quand même pas s’arrêter à 6h 1/2 de l’après-midi !

- Ni à 10h du soir ! D’abord faut passer le col, ensuite « faire » la descente de nuit. Très peu pour moi ! Et si on trouve pas de chambre, on couchera dans un trou de marmotte ? Le mieux c’est d’arrêter ici.

Le ton s’était presque fait autoritaire. Fleur d’Oranger, surpris, se rangea aux arguments de son jeune driver et desserra ses courroies en vue du panneau d’agglomération, résigné mais pas pour autant convaincu quant à la rentabilité de l’opération.

Le môme avait eu parfaitement raison et son aîné l’admit aisément le lendemain, dès les premières rampes d’Allos, encore que la grimpée s’en trouva facilitée par un temps frais et un ciel radieux. Le paysage était reposant, les deux hommes bien reposés. Coquelicot grimpait sans forcer son talent et Fleur d’Oranger, qui fermait la marche, lui laissait le soin de leur frayer un chemin parmi les troupeaux transhumants.
Au sommet, ils s’offrirent une énième bière avant de foncer, visière sur les yeux, vers la « Grande Bleue ». Ils passèrent sans coup férir COLMARS, ANNOT, PUGET-THÉNIERS – où on les informa du récent passage de Jean RICHARD[10] – et virèrent à NICE (km 1969) à l’heure où toute la Riviera Française se transportait sur ce qu’il est convenu d’appeler la plage.

Cet éden incitait si peu à pédaler que le « vrai » Tour de France l’évite désormais. Au sortir de CANNES, nos duettistes ne purent résister à la tentation d’une rapide trempette. En cuissard ! Ce fut leur façon à eux d’arroser le 2000ème kilomètre. Bercés par le chant des cigales, il faisait si bon cycler le long de cette mer d’huile, qu’en moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire, ils oublièrent la quasi-totalité de leurs tourment passés.
Ce soir-là, ils stoppèrent à SAINTE-MAXIME (km 2062) là où l’avait prévu le tableau de marche du chef-navigateur. Ils venaient donc de combler leur handicap de la veille et s’en trouvèrent fort satisfaits. D’autant plus satisfaits qu’ils avaient, dans la foulée et sans que ce fut programmé, résorbé le temps – sinon la distance – consacré à une irrésistible chasse aux contrôles B.C.N. à laquelle ils avaient sacrifié, chemin faisant, depuis le tout début de leur longue escapade.
 

 

 La Grande Bleue

Ils quittèrent la station balnéaire de fort bon matin, conscients que la chaleur serait ce jour-là, et probablement les jours suivants, un adversaire redoutable. Jusque TOULON (km 2141) ils n’en souffrirent pas outre mesure d’autant que le soleil, à l’amorce de sa trajectoire, leur permettait d’évoluer vêtus du seul cuissard. Encore que ce fut par souci de décence qu’ils admirent de n’en point se séparer.

C’est après SANARY que les choses se gâtèrent. Le bitume se fit de glu, la rocaille de braise. Ce qu’il restait d’air était irrespirable et les organismes, mal adaptés à des conditions diamétralement opposées à celles des jours précédents, carburaient mollement. Ainsi le régime baissait chaque fois que la route se faisait montante. Le modeste col de la Gineste (327 m) qui succédait à la traversée de CASSIS fut une sorte d’enfer. Il se présenta à l’heure de la digestion, au moment même où le méridional parfaitement équilibré somnole dans la pénombre de son cabanon.

Congestionné et transpirant, Fleur d’Oranger s’appliquait à hisser tant bien que mal ses soixante-dix kilos vers le haut du raidillon, immanquablement précédé par Coquelicot qui exécutait, sur ce chemin présentement vide de toute présence humaine, son rituel numéro de danseuse. MARSEILLE (km 2209) leur apparut au terme de ce chemin de croix, baignant dans une brume compacte. L’acrobatique traversée de la cité phocéenne s’avéra un bien court entracte avant l’attaque de l’Estaque, longue rampe crématoire préludant la plaine de la Crau, en quelque sorte terre de feu nationale.

Cinquante kilomètres d’une route rigoureusement rectiligne les séparaient d’ARLES (km 2299). L’environnement était si aride, le paysage si monotone qu’ils avaient l’impression, fort désagréable pour des routiers, de s’adonner à une longue séance de sur-place. Ils touchèrent la capitale du saucisson sec au crépuscule naissant, y dînèrent tardivement, mais n’y dormirent pratiquement pas, tant la ville se fit grouillante et tumultueuse jusqu’à une heure (très) avancée de la nuit.

Les étapes se suivent et se ressemblent parfois. La 11ème de leur périple débutait, par une interminable séquence de train au travers du plat pays. Il continuait de faire une chaleur accablante à tel point qu’après AGDE (km 2424) ils s’accordèrent une courte neutralisation durant l’heure jugée la plus chaude.

- Si on faisait une petite ronflette mon gamin ?

- Ça serait pas une mauvaise idée, surtout après la nuit arlésienne.

Et ils s’affalèrent sous un figuier...

Au réveil, le vent s’était haussé d’un cran.

- T’inquiètes pas bonhomme, après Béziers on devrait l’avoir moins défavorable. On va contourner le Golfe du Lion. Ça m’a déjà fait le coup dans le « mille ».

Le cadet parut sceptique mais espéra néanmoins ce renversement de situation. Depuis le matin, en effet, l’ange de la montagne paraissait moins fringant. Il accusa même franchement le coup dans le massif des Corbières pour la plus grande satisfaction de Fleur d’Oranger, ravi de constater que ça n’était pas toujours le même qui se trimbalait.

Coquelicot avait prévu de gîter à PERPIGNAN (km 2535) mais sous prétexte qu’il était encore un peu tôt et que l’on dormait généralement mal à l’intérieur des grandes villes – en cela, leur récente expérience ne pouvait que renforcer son opinion – Fleur d’Oranger proposa de poursuivre jusqu’au prochain pays. En fait, il lui importait surtout de prendre quelque avance avant les étapes pyrénéennes. Ils s’arrêtèrent donc une dizaine de kilomètres après Perpignan dans le calme d’une ancienne demeure seigneuriale transformée, pour les besoins du tourisme, en hôtel de bon standing.

 
 
 
 
 
 
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La première de ces étapes pyrénéennes, celle qui devait emmener les globe-trotters pédalants jusque MASSAT (km 2747) se déroula suivant un processus, désormais habituel. Coquelicot, dès le premier col, prenait la tête tandis que Fleur d’Oranger « poulidorisait » obstinément en seconde position. C’est dans cet ordre immuable qu’ils franchirent le col de la Perche (1579 m), celui de Puymorens (1915 m), celui de Port, enfin (1243 m), bien qu’en ce qui concerne ce dernier, Fleur d’Oranger dut insister pour que sa grimpée ne fut pas remise au lendemain.
Le carnet de bord de Coquelicot révélait, en effet, que l’étape suivante offrirait l’escalade du Portet d’Aspet (1069 m), du col des Ares (640 m) – une grosse taupinière – de Peyresourde (1563 m) et pourquoi pas d’Aspin (1489 m). Quatre cols dans la journée, après les trois de la veille, il y avait là matière à satisfaire les appétits les plus gloutons.
En fait, ils en avalèrent un cinquième… Mais n’anticipons pas.
A l’issue de l’arrêt-buffet de LUCHON (km 2857) les pèlerins des cimes supputaient leurs chances de réussite, relativement au consistant programme présenté par Coquelicot.
- Faisons le point môme . Je veux bien que le Portet ça n’a pas été de la tarte aux myrtilles, mais le col des Ares c’est quand même une gâterie. Reste Peyresourde, ça se monte bien – souviens toi de la R.C.P.[11] en 1972 – et Aspin. Bon, ben Aspin c’est pas l’Everest  !
- C’est faisable mais à condition de ne pas coincer et de pas glandouiller.
Et comme pour mieux étayer son argument, Coquelicot réclama la note sur un ton qui n’admettait guère que l’on en différât l’exécution.
Les choses et les cols se passèrent ainsi qu’il avait été prévu, sans précipitation mais sans effondrement, à tel point que le pack cristolien se présenta à SAINTE-MARIE-DE-CAMPAN (km 2915) un peu avant 18h.
Lorsque Coquelicot aperçut son coéquipier se diriger vers une épicerie, en quête de quelque ration de soutien, il devint soupçonneux. Le grand fusil n’avait quand même pas l’intention de passer le Tourmalet le soir même ? Inquiet, il le rejoignit.
- C’est pour demain ? interrogea-t-il en désignant de l’index le panier à demi-rempli que son compagnon tenait à bout de bras.
- Non, mon pote, c’est pour tout de suite.
- On n’arrête pas ici  ?
- A l'heure de l'Angélus, non mais ça va pas ! Viens, on se tape le popotin sur le perron de la mairie et on fait le plein en vitesse.
 Tout en grignotant leurs biscuits et leurs fruits, Coquelicot, plein de sagesse, ne manquait pas de faire remarquer à son aîné qu’ils avaient 168km dans les jambes depuis le matin, que quatre cols avaient été franchis, que l’étape était prévue à SAINTE-MARIE-DE-CAMPAN, que le Tourmalet c’est quand même un sacré morceau, que ça recommencerait comme pour Allos, qu’il était trop tard pour se lancer dans un bazar pareil, qu’ils prendraient l’orage sur le râble, etc., etc...
Rien n’y fit. Fleur d’Oranger s’était mis dans le crâne de monter le Tourmalet le soir même, et il le monterait. Encore fallait-il qu’il puisse se le mettre dans les jambes autant que dans la tête.
- Faut pas pousser (ça restait à prouver…), il y a 17 bornes pour monter là-haut ; à tout casser, ça fait deux heures ; vingt minutes pour descendre à BARÈGES. A 20h30, on se trempe la cuillère dans le potage .
- C’est vachement optimiste !
- Optimiste, optimiste ! réaliste, tu veux dire.
- Et ce qui s’amène là-bas ça l’est pas réaliste ? ajouta Coquelicot en pointant le menton vers le ciel !
- Un peu de flotte c’est bonnard, non ? Ca fait trois jours qu’on pédale dans un barbecue.
Sur quoi, ils passèrent le K-Way et s’enfoncèrent dans la bruine.
Il fallait être inconscient, ou particulièrement fatigué des régions méningées pour entamer l’ascension d’un col tel que le géant pyrénéen dans les conditions qui présidaient à ce singulier projet. Ça n’était plus de l’aventure, c’était de la démence.
Dès les premiers kilomètres l’orage éclata, généreux et envahissant. La foudre tombait, tantôt en aval, tantôt en amont, chaque fois précédée d’une sèche détonation. Les torrents se gonflaient. Coquelicot, à l’avant, ne se dégonflait pas. Il évitait les écueils, franchissait les gués, comme s’il avait fait une Croix de Fer sur cette peur panique qui l’envahissait lors des fortes l’agressions diluviennes, à l’image de celles qui, un matin de juillet 1973, firent obstacle à son Brevet de randonneur des Alpes[12] Dehors la tempête redoublait. Il se résolut à attendre le lendemain matin pour établir un plan de campagne.

Peu avant LA MONGIE, escarpée et austère, les éléments s’apaisèrent. Il restait 4 km pour atteindre le sommet et déjà la nuit tombait. Fleur d’Oranger songea avec frayeur à la descente qu’il faudra négocier dans l’obscurité. Il se rappela soudain que son jeune partenaire était porteur de leur unique dépanneuse[13] et souhaita que celui-ci s’en souvint avant de basculer sur BARÈGES (km 2942).
Pour comble de malheur, l’orage reprenait de plus belle, arrachant Fleur d’Oranger à ses élucubrations. Soudain lui apparut dans la pénombre l’espèce de tranchée, taillée à même le roc, qui termine le dernier kilomètre du Tourmalet (2115 m) . Dans un ultime effort, il s’y propulsa et se retrouva littéralement plaqué au flanc de la paroi. Sur le versant ouest, en effet, la tornade faisait rage et par un de ces phénomènes naturels bien connus des familiers de la montagne, il s’était établi sur le faîte du col un tourbillon tel que toute progression demeurait interdite. Fleur d’Oranger tenta cependant de franchir l’invisible barrage. Il fut proprement désarçonné. Ramassant sa monture, il se précipita, ployé à l’équerre, vers le refuge et s’y engouffra plus vite que l’éclair. Ruisselant, il jeta un regard circulaire et constata que Coquelicot ne l’y avait pas précédé.
- Vous n ‘avez pas vu un cycliste ?
- Par ce temps là, ils se font rares, lui rétorqua avec ironie une plantureuse beauté blonde.
Fleur d’Oranger dut se rendre à l’évidence : son acolyte avait brûlé le stop, et tenté de rallier la vallée. Dix minutes plus tôt la chose était encore possible, mais la bourrasque qui allait crescendo ne l’autorisait plus désormais. En dépit des recommandations d’un entourage rompu aux traîtrises de la montagne, Fleur d’Oranger effectua une nouvelle tentative, pas plus concluante que la précédente d’ailleurs. Il renonça alors définitivement à poursuivre sa course-suicide. Pour tout arranger le téléphone ne fonctionnait plus, rendant impossible la liaison avec les étages inférieurs. « L’ancien » se faisait un sang d’encre. Où pouvait bien être son jeune compagnon ? L’idée de l’accident lui hantait l’esprit et son impuissance à agir, de quelque manière que ce soit, ne faisait qu’ajouter à son désarroi.
 
Ce soir-là, Fleur d’Oranger dîna d’un brouet noir et de quelques restes de fromage, puis regagna l’exigu dortoir obligeamment mis à sa disposition. Sans se dévêtir – c’était le plus sûr moyen de sécher - il s’enroula dans une épaisse couverture, se remémora les péripéties de la journée avant de sombrer, vaincu par la fatigue, dans un profond sommeil.

 

 
 
 

 Lorsque Coquelicot atteignit le sommet du Tourmalet, la descente sur Barèges était encore réalisable. Il l’entreprit donc avec prudence, gagna la station pyrénéenne, retint une chambre et commanda deux repas, persuadé que la grande seringue le rejoindrait dans le quart d’heure qui suivrait. Son initiative était heureuse mais son attente fut vaine. A 21h, après avoir contacté par téléphone quelques restaurateurs voisins, il alerta la gendarmerie. On imaginait mal le déclenchement du plan ORSEC pour retrouver Fleur d’Oranger. Coquelicot le déplora, mangea sans appétit, choisit parmi les deux lits le plus confortable, et s’effondra dans les bras de Morphée.

… C’était le seul moyen d’échapper à la solitude.

Au lendemain de cette mémorable journée, Coquelicot, en proie à ses tourments, sauta bas du lit de bon matin. Fleur d’Oranger par contre, qui n’avait ni fenêtre sur cour ni montre au poignet se leva, faute de repères, plus tard que de coutume. Sans se perdre en d’inutiles soins de beauté, le long flingue bondit à l’extérieur. Le ciel était d’azur, le fond de l’air à peine frais. En contrebas les nuages stagnaient, formant sur la vallée une sorte d’éteignoir. Fleur d’Oranger s’élança tel un dahu dans ce qu’il supposait être la descente du Tourmalet, en réalité un infâme chaos, un gigantesque labour. En chemin, il croisa un convoi du Génie militaire dépêché en hâte pour remettre un peu d’ordre dans le décor, puis un peu plus loin, ô surprise, une sorte d’élégant bipède juché sur une non moins élégante machine. Morphologiquement parlant, il ne pouvait s’agir de Coquelicot. Le quidam était long et mince et portait collier de barbe.

- Pas rencontré un cycliste en chemin ?

- Des cyclistes, il y en a tout le long ! répliqua l’homme avec un fort accent du sud-ouest.

Un peu plus bas, deux autres vélomen firent leur apparition, puis un quatrième, puis cinq, puis dix. Le spectacle était insolite (on sut plus tard qu’il s’agissait des membres du C.C. Béarnais accomplissant la reconnaissance de la R.C.P.). Mais de Coquelicot, point. Soudain après BARÈGES, perdu dans le cloaque et, à nouveau, noyé dans la brume, se profila une silhouette familière. Coquelicot, après être descendu jusqu’à LUZ-SAINT-SAUVEUR, refaisait le chemin en sens inverse, à la recherche de son frère de misère.

Leurs retrouvailles furent un instant d’intense émotion.

La sensiblerie n’est pas le fait des trimardeurs, qu’ils soient de plaine ou de montagne. À l’issue d’un solide petit déjeuner, Coquelicot et Fleur d’Oranger commentèrent rapidement les récents événements avant de dresser le bilan provisoire de la situation. À tout prendre, ils n’étaient pas en mauvaise posture. Depuis Perpignan, en effet, leur avance croissait régulièrement. Elle se chiffrait désormais à… un demi Tourmalet, puisque, s’ils étaient restés fidèles au tableau de marche de Coquelicot, ils en seraient encore à s’époumoner du côté de La Mongie au lieu de se gentiment gaver en bordure du Gave. Il ne s’agissait cependant de ne pas de s’endormir sur des lauriers chèrement acquis, d’autant que le Soulor (1618 m) et l’Aubisque (1708 m) figuraient au programme de la matinée.
Ils s’apprêtaient donc à se lancer à leur conquête lorsqu’un robuste randonneur surgit d’une ruelle. A son aspect, ils devinèrent une bête chevronnée. Le muscle était saillant, la peau cuivrée et de profonds sillons balafraient un visage encore jeune. Un blason frappé aux couleurs de l’ASPTT ornait un maillot qui paraissait avoir été soumis, lui aussi, aux intempéries. Appréhendé, l’homme déclina son identité et la raison de sa présence. Il se nommait Alain COLLONGUE, appartenait à l’ASPTT Paris et effectuait le Tour dans le sens opposé à celui des Cristoliens. Cette brève rencontre permit que chacun se renseignât sur le profil et les conditions de ce qu’il restait encore à accomplir, l’un vers l’est, les autres vers l’ouest. Ils se souhaitèrent mutuellement bonne route et se séparèrent non sans s’être lancés la plus historique des exclamations françaises.
Les initiés savent qu’à ARGELES-GAZOST (km 2968) il est grand temps de faire glisser la chaîne sur le petit plateau. Le Soulor, en effet, y débute sèchement avant de se poursuivre, délicieusement pentu, jusqu’au bourg d’AUCUN où une sorte de replat permet de reprendre quelques forces avant d’attaquer les rampes terminales. Une fois encore, Coquelicot s’était échappé… du champ de vision de son camarade d’écurie. Fleur d’Oranger s’en soucia peu. Il lui était devenu impossible de suivre les ébats de ce grimpeur de poche dont il avait renoncé,  depuis bien longtemps déjà, à suivre le rythme. À force de chercher à deviner la présence de sa tunique rouge parmi les lacets supérieurs des multiples cols qu’ils avaient gravis, Fleur d’Oranger éprouvait une douleur si vive au niveau des cervicales, que cet exercice d’observation lui était désormais interdit.
Il faisait gris et froid et le plafond semblait s’abaisser à chaque coup de pédale. Au sommet, une purée de pois plus épaisse que celle dont s’enorgueillissent les londoniens, avait investi la place. La prudence était de rigueur sur cette crête qui mène à l’Aubisque. Nul parapet, en effet, ne sépare la route d’un abîme qu’ils soupçonnaient profond. Coquelicot, par prudence, se refusait à prendre du champ, ce qui permit à Fleur d’Oranger de lui « faire la borne », celle-là même qui sépare les Pyrénées Hautes de celles qui viennent s’échouer dans l’Atlantique. Inutile de préciser que Coquelicot lui offrit la riposte qui s’imposait dans les dernières marches de l’Aubisque….

Vint la descente qu’ils négocièrent au pas, pilotant à vue dans un brouillard de plus en plus dense et glacial de surcroît. La vallée se présenta enfin, tempérée et hospitalière. Ils s’y restaurèrent avant de gagner à longues pédalées, le riant Pays Basque.

 

Cap au Nord

Les oiseaux piaillaient joyeusement dans les frondaisons que, par la fenêtre de la chambre, Fleur d’Oranger pouvait presque atteindre de la main. Allongé sur le lit Coquelicot étudiait le profil d’une étape dont la particularité était, en fait, de n’en pas avoir puisqu’il s’agissait de celle qui leur ferait traverser les Landes.

- On va respirer l’odeur des pins pendant plus de 200 bornes, esquissa le maître de navigation en repliant la carte.

- Et avec cézigue qui monte en flamme, ça va être unerégalade ! rétorqua Fleur d'Oranger en lançant un regard réprobateur vers un soleil déjà trop haut à son gré.

N’allez surtout pas croire que le bougre soit un éternel insatisfait, mais il supportait mal les variations de température. Or, depuis leur départ les deux représentants du club val-de-marnais avaient été soumis au régime de la douche écossaise. Jamais ils n’avaient eu le temps de s’adapter aux circonstances et, sans transition, ils se transportaient de frimas en canicule. Hier encore ils s’entrechoquaient les grosses du fond sur le toboggan de l’Aubisque, aujourd’hui ils mijoteront dans la résine jusqu’en lisière de Gironde. La chasse à la canette promettait d’être fructueuse. Mais après tout c’était dimanche, et en temps ordinaire l’optimiste est de rigueur ce jour là. Pourquoi celui qui s’était inscrit le 7 juillet échapperait-il à la règle ?

BAYONNE (km 3172) constituait l’extrême point sud-ouest de leur randonnée. Faisant office de plaque tournante, la cité des corridas (françaises) les renvoya immédiatement vers le septentrion. Ce virage à angle droit permit de retrouver celui qu’ils avaient un peu perdu de vue – bien qu’il ne se soit jamais montré – leur vieil ennemi le vent.

La matinée se passa agréablement parmi la foule estivante déferlant vers le littoral. L’Océan tout proche, masqué par la pinède, dispensait de généreuses bouffées de fraîcheur. L’après-déjeuner, par contre, fut un douloureux supplice. Gagné par la somnolence consécutive à une digestion laborieuse, le tandem progressait mollement sur une route mortellement rectiligne et vierge d’ombrage. Le vent brassait de l’air brûlant, desséchant l’arrière-gorge et empourprant la pommette. Coquelicot pédalottait, l’échine courbée et le cou tendu, avalant par saccades ce qu’il lui restait de salive, tandis que Fleur d’Oranger tirait sa flemme dans son sillage. A intervalles réguliers, il faisait stopper le convoi, prétextant d’avoir à satisfaire un besoin aussi pressant que naturel. Cette astuce grossière lui permettait de s’octroyer quelque répit, compte tenu que l’opération s’effectuait sans précipitation et généralement à l’ombre bienfaisante des pins. Il la renouvelait avec d’autant plus de facilité qu’il consommait en bière ce qu’une Mercédès consomme en benzine !

Après avoir délicieusement étuvé l’après-midi durant, ils virent enfin se profiler à l’horizon l’agglomération bordelaise qu’ils traversèrent avant de stopper dans l’un de ses ultimes faubourgs.

Il tardait à Fleur d’Oranger d’atteindre la Bretagne dont il avait le souvenir des inépuisables richesses touristiques, aussi la route qui y menait lui sembla-t-elle bien longue. La remontée de l’estuaire de la Gironde n’offrait, en effet, que peu d’intérêt. La baie de ROYAN (km 3686), pour magnifique qu’elle soit, ne pouvait qu’être une vision bien fugitive et la sauvegarde de ce qu’il leur restait de ressources physiques interdisait aux deux chevaliers de la « Petite Reine » de rendre aux filles de LA ROCHELLE l’hommage qui convenait...

Comme la veille, la journée avait été chaude, elle se terminait en plein cœur du marais vendéen, là où le moustique se fait agressif et vorace et l’auberge humble et rare. Ils en découvrirent une et y établirent leur camp à la nuit tombante. Les deux heures qu’ils avaient consacrées aux réparations de quelques avaries et à chausser de neuf leurs montures étaient récupérées. C’était là l’essentiel.

Fleur d’Oranger mit à profit le petit déjeuner du lendemain pour, entre deux croissants abondamment imbibés de chocolat, se plonger sur ce qu’il restait d’itinéraire à parcourir. Coquelicot demeura perplexe : c’était bien la première fois depuis le départ que « l’ancien » passait aux commandes avec une telle détermination.

- Tout compte fait, môme, on n’est pas à la bourre et si on coince pas en Armorique on peut gagner un jour - au moins un jour - sur les prévisions.

Coquelicot se contenta de sourire, comme si la pertinente déclaration de son aîné ne faisait que confirmer le comportement que celui-ci avait adopté depuis… Perpignan : grignoter, grignoter un peu plus chaque jour sur le projet initial. Et le « au moins un jour » en disait long sur les desseins que nourrissait Fleur d’Oranger ...

Pour ceux qui la pénètrent en venant du sud, NANTES (km 3743) se présente un peu comme la porte de la Bretagne. Les deux « giromen » la franchirent donc, convaincus qu’ils auraient à évoluer le long des côtes déchiquetées de la péninsule, ces purs joyaux de notre patrimoine touristique. Cette supposition était révélatrice d’une étude plus que sommaire du parcours, puisque la fantaisie de l’organisateur voulait que l’itinéraire empruntât exclusivement l’intérieur des terres, là où l’artichaut, le chou-fleur et l’oignon constituent les seules richesses régionales. Ils relièrent donc NANTES à VANNES, VANNES à LORIENT, LORIENT à QUIMPER et QUIMPER à BREST par des routes à quatre voies séparées par un terre-plein central.[14] Or des routes à quatre voies séparées par un terre-plein, cela ressemble à s’y méprendre à une autoroute… dont la seule particularité était d’être accessible à la gent pédalante. La mer, bien que pratiquement voisine, ne leur apparut qu’en de très rares occasions.

Le vent, par contre, se refusait à baisser pavillon. Il se montrait inflexible, soufflant perpétuellement dans le sens inverse à la progression. A croire que l’aquilon s’obstinerait à demeurer dans l’opposition jusqu’au terme de ce Tour de France.

La déception de Fleur d’Oranger, relativement à l’environnement qu’il trouvait déplorable, se reflétait dans un comportement, au demeurant, parfaitement conforme à son image de marque.

Il se montrait d’autant plus irritable que son 32 dents lui donnait quelque inquiétude. Depuis plusieurs jours, en effet, une « sagesse » le taquinait sauvagement, au point de le tenir en éveil une partie de la nuit. Et la situation allait s ‘empirant.

- J’en ai plein le cul de leur Tour ! Des Nationales, des bahuts, des bosses et du zeph, tu parles d’un plaisir ! T’inquiètes pas, au retour je leur en toucherai deux mots aux mecs du « Metro ». Leur Tour, c’est un truc pour cyclotouristes mentalement sous-développés. Parfaitement !

Coquelicot tentait de temporiser les ardeurs contestataires de son équipier ...

- Après Brest, ça ira mieux ...

Fleur d’Oranger l’interrompit sèchement.

- Tu rigoles ! On aura le vent dans le dos, peut-être ?… Je commence à la connaître la chansonnette. Et puis, et puis j’ai mal aux dents ...

- Faut les faire soigner !

- C’est ça, on va perdre une demi-journée pour me faire fourgonner dans les ratiches ...

Abandonner ce qui avait été conquis était une perspective que le vétéran ne pouvait supporter. Il serra les dents – les bonnes et celles qui l’étaient moins – et se replaça dans le sillage de Coquelicot-le-Placide.

Paris en vue

BREST (km 4062) reste un haut-lieu du cyclotourisme, un carrefour à souvenirs, un virage à illusions. Ils y postèrent un nombre respectable de cartes postales avant d’entamer, sur la N.12, une redoutable partie de saute-mouton qu’ils suspendirent quelques instants à YFFINIAC (km 4213), juste le temps de « câbler » à Paris : « Rentrerons samedi soir entre 21h et minuit ». Suivaient quelques bises bretonnantes ...

Cette courte phrase était lourde de conséquences, elle engageait la responsabilité de Fleur d’Oranger, son signataire, lequel sur-le-champ, tint conseil restreint.

- On est jeudi et il est 15h. En gros il reste 700 bornes. Ça doit pouvoir se faire. Le père RICHARD s’est tapé PARIS-LANDERNEAU – 814km – en une seule étape. On n’est peut-être pas des lions mais, la même distance en trois jours, c’est dans nos cordes, surtout si on n’a pas le vent dans le pif.

- Ça fait quand même 300 kilomètres par jour, à condition d’en faire encore une centaine aujourd’hui, souligna Coquelicot, toujours débordant de bon sens et de logique.

- Et alors, ça va nous faire péter les varices ?

Fleur d’Oranger prit conscience du caractère présomptueux de sa décision, en vue de Saint Malo lorsque Coquelicot, montant soudain à sa hauteur, lui glissa discrètement :

- Un flahutte dans la roulette !...

Le « grand » jeta un regard vers l’arrière et constata la présence dans leur sillage d’une espèce d’ouvrier agricole, sexagénaire bon poids, qui se propulsait sur un engin ferraillant, dont l’acquisition devait dater d’avant 36… D’instinct il accéléra. Le croquant ne décrochait pas. Il haussa le régime. L’homme était toujours là, le buste droit, indifférent aux manœuvres dont il était l’objet. Rageur, Fleur d’Oranger poussa la manette du dérailleur à fond, empoigna le guidon par le bas et… sollicita le relais de Coquelicot. Le paysan ne décollait pas d’un traître pouce. Le spectacle gagnait en ridicule. Il parvint à son comble lorsque l’insolite escorteur fit mine de passer en tête… juste avant de bifurquer dans un chemin de traverse.

Certes, l’honneur était sauf, mais la péripétie suffisamment éloquente pour ramener les deux associés à la réalité. Leur coup de pédale se faisait lourd et leur vélocité s’était émoussée au fil des kilomètres.

En observant plus attentivement son jeune compagnon, Fleur d’Oranger constata que la « pomme d’Adam » de celui-ci se faisait plus proéminente encore qu’au pied des Alpes, à tel point qu’on pouvait craindre qu’elle tombât sur le sac de guidon. Ses joues hâves disparaissaient presque totalement derrière ses lunettes, plus que jamais envahissantes. « Le môme a la ligne et le profil à la SOULABAIL[15]» songea Fleur d’Oranger en se souvenant que son propre short, celui qui le boudinait désagréablement au soir des premières étapes, nécessitait désormais l’appoint d’une paire de bretelles. Il leur fallait donc envisager l’avenir avec prudence.

Ce soir-là, ils firent étape sur les bords du Couesnon, cette frontière naturelle entre Bretagne et Normandie.

 

 

 

 

 

« Le Cotentin, c’est de la vacherie » avait prévenu Jean RICHARD qui, lors d’un précédent passage, avait dû connaître des heures douloureuses dans la presqu’île...
Il avait rudement raison le gars Jean. L’endroit était salement vallonné. Chaque côte en dissimulait une autre et la suivante n’était jamais la dernière. Tracé dans le bocage normand, ce scenic-railway conduisait tout droit à CHERBOURG (km 4484) avant de redescendre, géographiquement parlant, sur VALOGNES pour finalement atteindre BAYEUX (km 4576). C’était un tour dans le Tour, une sorte de boucle supplémentaire, la gratification exceptionnelle de l’organisateur. Ce fut surtout un détour qui parut interminable aux deux acolytes. Et il l’était...
La dernière partie de l’étape, en dépit d’un vent de mer biaisant et d’un crachin typiquement régional, fut menée gaillardement. Il régnait une odeur d’écurie dans l’atmosphère. Une terrible envie de grand retour envahissait cette « Voie de la Liberté ». Pour alléger l’ultime journée, il demeurait indispensable d’approcher le plus près possible de la Capitale dont il était quasiment certain, désormais, qu’elle serait ralliée le lendemain.
BAYEUX, en effet, s’en trouvait séparé par un peu moins de 350 kilomètres. Ils convinrent donc de s’y arrêter et de s’octroyer quelques heure de repos, avant de livrer leur dernier combat.
... Leur jour le plus long en quelque sorte ...
La levée du corps sonna à 4 heures. Vingt minutes plus tard, les nycto-cyclards montaient en selle. Au milieu des ténèbres encore profondes, Fleur d’Oranger assurait le train sans à-coup, dévidant du kilomètre à un rythme régulier, un peu comme il l’aurait fait dans une Flèche Vélocio, tandis que, sagement en retrait, Coquelicot terminait une nuit trop courte à son gré. Ils traversèrent CAEN endormi au lever du jour et atteignirent la Côte Fleurie, encore vide de ses bourgeois, à celui du soleil. PARIS était signalé à moins de 200 kilomètres. En réalité il leur en restait bien davantage à aligner, puisque l’itinéraire officiel les détournait vers LE HAVRE (km 4716) par le Pont de Tancarville[16], qu’ils contournèrent près d’une heure durant avant de pouvoir le franchir.
- Pas possible, tu nous a paumés, renaudait Fleur d’Oranger qui comprenait d’autant moins l’opération, qu’elle les renvoyait dans le sens opposé à celui qu’ils voulaient emprunter.
- Mais non, répliqua, agacé, le porteur du pourpoint écarlate. Faut faire le tour complet de l’estuaire avant de passer le pont.
- En somme, c’est un raccourci qui rallonge, poursuivit le « grand », peu inspiré par cette manœuvre d’encerclement.
Coquelicot s’apprêtait à y aller d’une nouvelle explication lorsque le « big bridge » leur apparut, immense, impressionnant, majestueux.
Au sortir de l’ouvrage d’art, le vent, à nouveau, manifesta sa présence.
- Dans 25 bornes, on l’aura dans le dos, jeta précipitamment Coquelicot.
Le longiligne ne releva pas : ça faisait trois semaines que son jeune compagnon lui débitait la même litanie.
Effectivement, après l’épingle à cheveux du HAVRE, l’alizé se fit complice. Modéré jusqu’à CAUDEBEC-EN-CAUX, il gagna en violence au sortir de ROUEN (km 4800) avant de se littéralement déchaîner dans la plaine du Vexin. Pour la première fois depuis le départ, le tandem hissa la grand’voile. En vue de PONTOISE (km 4891) sa pédalée devint frénétique, l’air du pays agissant sur Coquelicot[17] comme une amphétamine sur un six-dayman.
Fleur d’Oranger leva soudain le pied, conscient que dans le flot des voitures une fausse manœuvre, quelque instant d’inattention, pouvaient compromettre leur final, anéantir le résultat de vingt et une journées de chevauchée. L’idée de succomber si près du but l’incitait à la prudence. Après tout, ils étaient largement dans les délais impartis et nullement contraints, par conséquent, de prendre des risques inutiles.
Et à 22 heures, ce samedi treize juillet mil-neuf-cent-soixante-quatorze, harassés et fourbus, Coquelicot et Fleur d’Oranger, après avoir bouclé leur 4923ème kilomètre, faisaient leur entrée dans PARIS illuminé et pavoisé.
Ils se donnèrent l’illusion que c’était en leur intention.

 
Leur 22ème étape fut la plus agréable de toutes. Ils sacrifièrent à une matinée grassement prolongée, passèrent nonchalamment aux ablutions avant de monter sur la balance.
- La vache ! s’exclama Fleur d’Oranger juché sur le plateau : 67kg, ça fait 7 de moins qu’au départ !
- Et moi 5, constata Coquelicot qui lui succédait sur ce témoin à charge.
Puis, enchaînant mélancoliquement  :
- 5Kg de moins et un an de plus...
A déjeuner, Fleur d’Oranger, Jean RICHARD – venu en voisin – et leurs compagnes respectives, soufflèrent d’un poumon généreux les 27 bougies du gentil Coquelicot dont les pétales, un à un, s’évanouirent dans la fumée des cierges.
Leur Tour de France  « Randonneur » avait vécu.
 

 
 
 
-

 
 

[1] BRA : Brevet Randonneur des Alpes Grenoble-Grenoble par les cols de la Croix de Fer, Télégraphe, Galibier, Lautaret (250km)
[2] Suite à un fâcheux accident de ski
[3] Pour les non initiés, randonnée de 24h en équipe de 5 cyclistes maxi organisée à Pâques par l’ACP
[4] Cyclo et journaliste sportif d'Outre-Manche hélas disparu aujourd'hui
[5] A l’époque où il existait encore des bornes de limite départementales, il était de tradition de se faire un sprint à chaque borne rencontrée
[6] Et manager d’une équipe cycliste professionnelle
[7] Nos 2 compères appartenaient à l’US Créteil Cyclotourisme
[8] Insidieuse référence à un abandon de Coquelicot dans un certain BRA 1973
[9] Nous étions équipés tous les deux de 2 plateaux et roue-libre 5 pignons
[10] Un ami cyclo parisien qui effectuait le TDF avec un objectif de 13jours
[11] RCP = Randonnée des Cols Pyrénéens Luchon-Pau 220km avec Peyresourde, Aspin, Tourmalet, Soulor et Aubisque
[12] nouvelle allusion à l’abandon de Coquelicot dans le BRA 1973, où son cheval avait refusé l’obstacle dans le col de la Croix de Fer, devant un gué infranchissable sauf en s’encordant avec des boyaux de secours
[13] Une petite lampe torche appelée « ATUVU » que l’on pouvait sangler au bras ou a la jambe.
[14] En 1974, la région Bretagne était très en avance dans les infrastructures routières
[15] Cyclotouriste ami porteur bien malgré lui d’un goitre.
[16] Le Pont de Normandie n’était pas construit en 1974
[17] Pontoise était le lieu de naissance et de résidence de Coquelicot, mais il ne s’arrêta pas.

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